vendredi 21 mars 2008

L'Amérique telle qu'on ne l'aime pas: la plaie irakienne

C’est un bien triste anniversaire que nous avons fêté cette semaine. Le 20 mars 2003, les Etats-Unis pénétraient dans l’Irak de Saddam Hussein. A l’issue d’un conflit rapide et grâce à l’invincible armada américaine, les stars and stripes flottèrent rapidement sur Bagdad. La guerre était gagnée.

C’était l’époque où Villepin et Chirac m’avaient impressionné, en s’opposant farouchement à cette démonstration de force. Quand Colin Powell (dort-il encore la nuit après cela ?) agitait des fioles remplies de farine pour alimenter la panique de l’anthrax autour de la table du Conseil de Sécurité, le résident du quai d’Orsay déclamait un discours humain qui honorait la France. Force est de constater que cela n’a pas servi.

Je me souviens en effet de ces journalistes américains commentant le déboulonnage de la statue de Saddam, et raillant le pacifisme des dirigeants français. Dans Bagdad pétrifiée par les combats, quelques caméras, quelques G.Is et des chauffeurs et interprètes, avaient suffis à faire croire que les libérateurs avaient la main, que la démocratie était en marche. La manipulation était grossière. Elle nous rappelle que la propagande reste l’arme absolue.

Pour les belligérants, le but ultime est d’occulter l’horreur de la guerre pour mieux exalter l’héroïsme et les victoires. On parle des morts bien entendu, mais on ne les montre pas. Certains drames sont déguisés en dommages collatéraux. Il en va ainsi depuis que les reporters ont investi le champ de bataille. En Irak, ils étaient intégrés aux unités combattantes (c’est le système d’embedding). Toutes les informations étaient filtrées. Et lorsque une certaine réalité émergeait malgré tout (tortures, bavures…), on érigeait la poursuite de ceux qui l’avaient perpétrée en publicité sur la rigueur de l’armée vis-à-vis des écarts de conduite.

On ne se souvient que trop bien du sauvetage de la soldate Jessica Lynch, du « we got him » de Paul Bremer, concis, efficace, américain. La vidéo de l’odieuse exécution de Saddam, qui nous rendrait ce tyran presque sympathique, est dans tous les esprits. Mais l’Irak durant cinq ans, ça n’a pas été cela. Ça a été tout ce sur quoi nous zappons tellement l’horreur a été banalisée.

Un attentat suicide sur un marché ? Information vue et revue, lue et relue, entendue et réentendue. Alors on change de chaîne pour trouver plus original. Pourtant, l’information est toujours là. La violence est présente, ancrée dans le quotidien d’un peuple qu’on a voulu "sauver" au prix de milliers de morts. 90630 selon Iraq Body Count. D’autres estimations tablaient sur 200000. Certaines querelles de chiffres atteignent les sommets du sordide.

Et pourquoi ? Pour assurer aux Etats-Unis une suprématie dans le golfe ? Ça n’a pas marché. Pour démocratiser le pays ? Son gouvernement est d’une instabilité et d’une fragilité totale. Les divisions ethniques sont plus fortes que jamais. Moqtada Al-Sadr, intégriste anti-américain notoire, a une forte emprise sur la population chiite. Sécuriser le pays ? Hobbes trouverait dans l’Irak un parfait exemple de sa société basée sur la crainte. Délivrer le peuple de l’emprise du dictateur et de son système ? Saddam Hussein est certes mort, mais depuis janvier dernier, des milliers de membres de son ancien parti Baas ont été autorisés à réintégrer l’administration.

A qui a profité ce bourbier ? Aux pétroliers ? Sans aucun doute. Mais abattre ainsi l’Irak m’apparaît surtout comme un joli cadeau envers son ennemi de toujours, l’Iran, qui a su renforcer son influence dans la région grâce à l’affaiblissement de son vieux rival. Les relations se sont certes réchauffées entre les deux Etats, avec la récente visite d’Ahmadinejad (un des hommes les plus dangereux qui soit). Mais Téhéran a pu concentrer toute son énergie sur un programme nucléaire terrifiant et sur la critique de l’Etat d’Israël, que son Président a qualifié de « microbe ». Un conflit avec cette puissance est aujourd’hui bien plus justifié que ne le fut celui avec l’Irak à l’époque. Il n’y a pas de casus belli pour le moment, mais toutes les conditions sont remplies pour qu’un jour une des grandes guerres du vingt-et-unième siècle y éclate. Reste à espérer que le peuple iranien ne continuera pas sur la voie tracée par son fou de Président, qui a rendez-vous avez les urnes l’année prochaine.

La guerre en Irak nous a montré les Etats-Unis dans tous ce qu’ils ont de plus détestables : sûrs d’eux, sourds aux appels pacifiques, irrespectueux des institutions internationales, et privilégiant la propagande pour faire passer la pilule. Un homme a largement contribué à la dégradation de leur image auprès des Français, c’est George W. Bush, qui continue de nier son erreur, ce qui serait pourtant une belle preuve d’intelligence et d’humilité. C’est la raison pour laquelle je souhaite, malgré ma considération pour Mc Cain, la victoire d’un démocrate à l’automne, pour que les Etats-Unis, qui restent nos alliés, abandonnent cette erreur au passé. Le fait que ce soit une femme ou un noir, signe d’une belle évolution des mentalités, ne ferait qu’encourager cette mue nécessaire.